lundi 28 septembre 2009

Balade sur le campus, l'inquiétante étrangeté

Aujourd'hui, note sur mon « étrangéité » ; pas seulement le fait d'être étrange, mais aussi celui d'être étranger.

Hier, je me baladais sur le campus, et en longeant un des bâtiments j'ai voulu y rentrer : il n'y avait rien sur le fronton, et je me demandais ce que c'était. En y entrant, j'ai regardé un peu partout comme d'habitude, mais en restant sur le seuil. Donc mon attitude était plus que « étrangère » à ce lieu. Dans la loge de l'accueil, les gardiens m'ont fait signe de venir, puis m'ont parlé et m'ont finalement indiqué la sortie. Il n'y avait aucune animosité dans leur voix, à peine une lueur dans leurs yeux que j'ai pris comme la volonté d'en finir rapidement. Donc je suis sorti, du pas le plus digne que j'avais après avoir piteusement baragouiné quelques mots en anglais qu'ils n'ont pas non plus compris. En sortant, j'ai croisé un japonais à bicyclette qui est rentré dans le bâtiment. Quand j'y suis rentré il n'y avait personne, seulement quelques étudiants qui sortaient quand j'arrivais. Je pensais que c'était fermé, mais finalement non, puisqu'un autre étudiant a pu y rentrer. J'avoue que j'en ai été blessé. Très blessé même : après tout, j'aurais pu être un étudiant aussi ! Alors pourquoi est-ce que l'on me foutait dehors ? A vrai dire, j'avais pressenti ce qui allait arriver. Je me suis longtemps posé la question avant d'y rentrer, mais je sentais que j'allais devoir ressortir et que je le prendrais mal. Ca m'a permis de vite reprendre le dessus de ma déprime, et Sigur Rós m'y a bien aidé aussi. Je crois que cette impression que ça n'allait pas bien se passer venait d'un instinct que j'ai développé ultra-rapidement ici. Quand tu sais que la compréhension est possible, et quand tu sais qu'elle ne le sera pas.

Je ne l'imaginais pas à ce point, mais la barrière de la langue n'est pas une barrière. C'est un mur, une falaise, elle est phénoménale, elle sépare deux monde. Alors en moi s'affrontent la volonté d'escalader cette falaise et la volonté de rester dans ma chambre, là où je comprends tout, là où je me comprends moi-même, où je peux me penser en français. Parce que dès que je sors, je me mets à penser en anglais. Quand je me promène tous les regards se posent sur moi, remplis d'étonnement et avec une pointe de peur ou d'hostilité. Hier, lorsque je me suis promené sur le campus, je suis passé devant des groupes d'étudiants japonais qui faisaient des expériences (le deuxième semestre, toutes les après-midi sont consacrées à des expérimentations) ou qui mangeaient. C'était moi, et eux. Certains me regardaient, d'autres jetaient un oeil furtif, les derniers s'occupaient de ce qu'ils faisaient : j'avais vraiment l'impression d'être un autre. Alors j'arbore fièrement mon pantalon à carreaux ou mon pull violet, parce que personne d'autre n'en met. Je suis heureux que les couleurs s'ajustent, et que l'écharpe qu'Eva m'a offerte me donne un air chic. Parce que ça n'est que sur l'apparence que tout se joue. Si je me suis fait sortir du bâtiment, c'est d'abord parce que je n'avais pas l'air d'un étudiant. Après seulement c'est parce que je ne parlais pas japonais. Et parce que je ne comprends rien de ce monde, je me fonde encore plus sur ce à quoi je ressemble. Sur ce que je montre. Je me parfume, je me coiffe bien, je fais attention à chaque pli de mes vêtements, à comment je dispose le fil de mon baladeur, à comment je marche, à l'endroit où sont mes mains. Parce qu'il n'y a que comme ça que je peux exister ici : en me faisant remarquer, en ne me fondant pas dans la masse. J'affiche ce que je suis par ce que la France exporte : le bon goût vestimentaire. Oui je ne suis pas d'ici, mais comme j'en ai assez que vous me le rappeliez par vos regards, je vous évite de baisser les yeux lorsque vous rencontrez le mien, comme si vous trouviez cela indécent, et je vous crie plutôt mon étrangéité par mon apparence. C'est ma revanche.

Une revanche, j'en ai eu une autre. J'ai appris 2 alphabets sur 3 en venant ici. Je commence à connaître quelques kanjis. Mais je suis toujours incapable de lire le moindre panneau. Les hiraganas ne servent à rien : ils sont principalement les particules grammaticales et non seulement les panneaux se foutent pas mal de la grammaire vu que c'est télégraphique, mais en plus les mots que j'ai appris en hiraganas sont écrits en kanjis. Je peux lire tout ce que je vois en katakana (et j'ai appris à le faire plus vite parce qu'évidemment, les japonais lisent très très très rapidement : quand je déchiffrais les sous-titres des films dans l'avion, je ne pouvais en lire que la moitié avant que le sous-titre ne change), mais je ne comprends pas pour autant. Les katakanas retranscrivent les mots étrangers : スープ, prononcé « sûpu » en rômaji, et « soouupou » en phonétique, veut dire « soupe ». Mais d'autres fois, le sens est bien moins évident. De plus, l'extrême majorité de tous les mots que j'ai rencontré en katakana viennent de l'anglais. Donc si on n'a pas un large vocabulaire en anglais, on est marron. Ainsi donc disais-je, je suis me suis promené hier sur le campus en rencontrant de nombreux panneaux et en m'arrêtant à chacun d'eux, pour essayer de mémoriser les kanjis et de les comparer avec ceux que j'avais déjà rencontrés, et même en prenant en photo certains panneaux. Notamment, j'ai trouvé une forêt dans le campus, avec des panneaux qui avaient tout l'air d'une mise en garde, et d'autres contenant la description de quelques espèces d'oiseaux (je suppose). Ainsi, tout ce que je rencontre je ne peux faire que supposer sa signification. C'est pour cela que l'instinct dont je parlais se développe. Alors quand en rentrant au dortoir j'ai appelé Eva, vous imaginez la joie que j'ai eue non seulement de pouvoir lui parler comme ça, en direct – à ma petite chérie –, mais en plus en français ! Je m'arrangeais pour parler à chaque fois que je passais à côté d'un groupe de Japonais, je parlais plus fort que d'habitude et je racontais plein de petites choses quand j'avais la parole : ça, c'était ma seconde revanche.

Cet instinct, la plus grande manifestation que j'en aie eu, c'est lorsque j'ai décidé d'aller faire les courses. Je sentais bien que j'allais entrer dans un univers complètement différent. Tous les produits seraient en japonais, et je n'y comprendrais probablement rien. Alors en cherchant la simplicité, je me suis rappelé que j'avais vu l'enseigne d'un Mc Do au bout de la route menant au dortoir. Je décidai donc d'y aller, mais je me rappelai soudain que j'aurais à faire une commande. Et que cette commande devrait être faite en japonais. Cet obstacle me paru encore plus insurmontable que le premier, et bien que le Mc Do représente toujours la facilité par rapport au magasin, je me suis juré de n'y aller que lorsque je saurai formuler correctement une demande en japonais. Ainsi je me résignais à aller au supermarché. Là au moins, je risquais moins d'avoir des problèmes avec la caissière.

Le supermarché est un truc absolument dément. Déjà, les rayons sont plus bas, alors la lumière pénètre beaucoup plus – et comme j'y vais surtout la nuit, vers 19h, ce sont plutôt les néons qui en deviennent aveuglants – mais aussi, tous les emballages sont colorés. Ainsi, c'est un éblouissement quand on rentre : une débauche de couleurs inondée de clarté artificielle. Ensuite, comme je m'en aperçus plus tard, il y a 3 magasins en un. Celui du milieu où tout est à peu près à 100 yens (ce qui est cool pour mon porte-monnaie, vu que 100 yen ça fait genre 75 cents). Celui de gauche je n'ai pas encore bien pigé à quoi il sert, vu qu'il a l'air comme celui de droite mais en plus petit. Les prix sont peut-être différents mais je ne m'y suis pas encore attardé. Et celui de droite c'est celui où je passe le plus de temps. Déjà, tout est en bordel : les produits de vaisselle sont en face de ce que je crois être des bonbons, le lait n'est pas avec les yaourts mais avec le jus d'orange, au fin fond du magasin, les rayons de bière et de sodas sont entre les produits réfrigérés et les gâteaux apéros, quant à l'entrée du magasin c'est là où ils vendent les légumes. Si on continue après les légumes, des boîtes de nouilles différemment assaisonnées ou accompagnées sont vendues sur 3 ou 4 rayons. Et en tête de rayon, on peut trouver carrément des sacs de riz (comme nous on vend des sacs de charbon ou de terreau à Jardiland). Alors pour me retrouver là-dedans, déjà mon sens de l'orientation fait Carrefour rémois/Monoprix parisien ne sert à rien vu que c'est rangé autrement (pour ne pas dire n'importe comment), mais en plus ma vue doit être utilisée complètement autrement. A la manière des panneaux que je peux finir par ne plus essayer de lire plutôt que pour essayer de comprendre le sens global avec ce que je déchiffre et ce que ça indique, je ne me risque même pas à lire les paquets mais cherche plutôt à voir comment ça se présente dans un rayon pour déterminer si ce que j'y cherche y est ou pas. C'est pour ça que je n'ai pas encore pu trouver de bonbons (alors que j'ai bien envie d'une douceur...) : ceux que j'ai trouvé je ne les aime pas, et ceux que je cherche je ne les trouve pas. C'est pour ça que pour mes premières courses, j'ai mis une demie-heure à trouver du miel et du lait, alors que je savais comment les deux se disent (respectivement はちみつ, hachimitsu, en hiragana, d'ailleurs j'ai eu du bol qu'il ne soit pas en kanjis, et ミルク, miruku, en katakana, que j'ai trouvé grâce à la vache sur la boîte et dont je ne savais pas s'il était demi-écrémé ou non). En passant à la caisse, j'ai eu 2 emmerdes. La première est que j'avais pris du jus d'orange du premier magasin et que j'allais le payer au 3ème (ne sachant pas qu'ils étaient séparés, bien sûr). Donc la caisse a sonné pour la première fois : une énorme sonnerie courte, agressive et effrayante. J'ai donc fait des pieds et surtout des mains pour montrer l'origine du jus d'orange et faire comprendre à la caissière que je venais de piger que je ne pouvais pas l'acheter ici. La deuxième emmerde, plus emmerdante, est que ma carte n'est pas passée. Donc deuxième puis troisième beuglement de la caisse, avec mon coeur qui bat à tout rompre, mon instinct qui se fout de moi à l'intérieur genre « haha, je te l'avais bien dit que ça allait merder » et moi qui fait comprendre à la caissière qui m'explique tout en japonais que je ne benne rien de ce qu'elle raconte. Si la tension est montée, il n'y avait aucune animosité : elle venait plutôt du fait que nous étions tous deux désemparés et un peu désespérés. Mais justement, absolument pas agressive, la caissière continuait d'essayer de faire fonctionner la carte. Je demandai à la cliente derrière si elle parlait anglais : elle s'intéressa à l'affaire sans qu'elle ne puisse me l'expliquer vu qu'elle ne parlait pas plus anglais que la caissière. Cette dernière appela finalement son supérieur – qui ne parlait pas non plus anglais – qui lui expliqua comment faire passer la carte et tout rentra dans l'ordre (hormis que je n'avais pas de sac pour tout transporter). Depuis, je ne paie plus qu'en liquide quand je vais chez eux ; non par peur de l'incompréhension avec la caissière, mais plutôt par peur du beuglement de la caisse. Quelque part, je suis une sorte de bête effrayée par les bruits. Mais en même temps, je n'ai pas peur de la communication incompréhensible, et je suis prêt à essayer de m'expliquer autrement. Finalement, le magasin c'est assez marrant. Mais arrivera bien un moment où je devrai payer avec ma carte. Peut-être que ce soir je réessayerai, si j'en ai le courage. Parce que ce qui me fait le plus peur, ça n'est pas seulement le bruit que fait la caisse, mais c'est aussi que tous les regards se tournent vers moi. Là je sentirais mon étrangéité plus fort que jamais.

En somme, le supermarché c'est savoir que la compréhension sera impossible mais qu'on peut faire sans, si tout se passe bien. L'inverse du Mc Do. Alors finalement, l'étrangéité c'est bien être étrange, mais aussi étranger. Mais pas seulement étranger dans le sens où je ne suis pas de leur pays : aussi et surtout étranger dans le sens « que l'on ne comprend pas » : étrange. Et même plus qu'étrange, parce que l'étrangeté finit toujours par être compréhensible. Moi je me sens étranger jusque dans mon étrangeté, et j'ai l'impression que je serai toujours étranger. Alors je serai un étranger que jamais l'on ne comprendra. Une étrangeté maximale en quelque sorte. L'étranger maximal. L'étrangéité quoi.

Mais à part ça, à part ces sentiments confus, tout va bien rassurez-vous. Je suis constamment pris entre le fait de vouloir tout découvrir et le fait de vouloir rester chez moi, et pour le moment je me bats contre moi-même pour garder cet équilibre. Le compromis que j'ai fait est de sortir quelques heures pour me familiariser avec l'environnement, et de rester ici pour apprendre la langue, c'est-à-dire pour pouvoir mieux sortir après. Je romprai ce compromis quand les cours commenceront, quand je serai obligé de sortir et quand je ferai plus de progrès en japonais. Là je me forcerai à sortir beaucoup plus. Pour le moment, je finis de m'adapter à cet environnement. Je dois déjà vaincre le décalage horaire, puisqu'à force d'alterner les nuits de 4h30 et les nuits de 10h30/12h, ce matin je me suis réveillé à 13h. Or 13h, c'est 6h chez vous. Et je ne suis tombé de sommeil finalement qu'à 3h30 du matin. 20h30 chez vous. Donc le décalage horaire n'est pas du tout passé. Mais comme vers 19h ici je tombe aussi de sommeil, ce soir je me laisserai faire et je pourrai mieux en finir avec le décalage.

Voilà, à chaque problème sa solution et pour le moment jouer plus en défense qu'en attaque. C'est mon manuel de survie.

Finalement, la note sur le dortoir et la nourriture viendra plus tard.

Bonne journée !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire